Le G7: provoquer la répression

spiky/ juin 3, 2018/ Coups de gueule, Politique

Les 8 et 9 juin prochain, une rencontre du G7 aura lieu dans Charlevoix. Le G7, qui a été le G8 (avec la Russie) de 1997 à 2014, est un sommet des chefs d’état de sept pays occidentaux. Il reste donc les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, et par générosité pure, le Canada. L’Union Européenne est aussi représentée, mais ne compte pas dans le chiffre du G. Ce sommet sert officiellement à permettre aux chefs d’état de se rencontrer et de s’entendre sur des bases communes de politiques de plusieurs types.

Dans les faits, tout le travail de fond est fait à l’avance par différents ambassadeurs et fonctionnaires, et les sommets servent d’événements de relations publiques. On prend des photos, on a l’air sérieux, on signe des papiers. Il reste normalement peu ou pas d’enjeux à régler réellement. En tout cas, s’ils décident du sort de la planète en deux jours de meeting, je suis découragé.

L’hôte du sommet change à chaque année, entre les pays participants. Cette année, c’est au tour du Canada de se saigner le portefeuille pour servir de décor au photoshoot. 2000 militaires, 8000 policiers et un arsenal de guerre seront déployés dans la région, pour affronter le pas-de-menace. La facture aux contribuables sera au minimum dans les 600 millions; comme point de repère, on peut penser au milliard dépensé pour le G20 de Toronto en 2010.

Juste de même, si c’était vraiment pour régler des problèmes qu’ils voulaient se voir, j’aurais volontiers financé un meeting Skype ou Webex, à la place. Environ un milliard moins cher. Pour la photo de famille, un Photoshop ferait la job.

Ou, tant qu’à y mettre un budget dans les centaines de millions, faites-vous une fin de semaine sur un deck de porte-avion dans le milieu de l’Atlantique. Avec un peu de sangria, et hop, #labellevie.

Ou, tant qu’à y mettre un budget dans les centaines de millions, faites-vous une fin de semaine sur un deck de porte-avion dans le milieu de l’Atlantique. Avec un peu de sangria, et hop, #labellevie.

Pif paf pouf

Mais ils ne feront pas ça. Dans la mise en scène du spectacle, ils ont besoin d’un peu de grabuge. Ça prend une démonstration de force et de pouvoir (arrrr!). C’est difficile à justifier, 10 000 uniformes, s’ils passent leur fin de semaine à jouer à Angry Birds sur leurs téléphones. Et ça a l’air de gaspillage, genre les douze cols bleus qui checkent le gars avec la pelle. Alors le bordel, on le fabrique.

Ça s’était vu à Montebello, à Toronto et à plus petite échelle à Montréal aussi: des agents infiltrés dans les manifestants, qui provoquaient le trouble, pour justifier la charge de la cavalerie (au figuré, mais un peu au propre aussi).

On prévoit un endroit où les protestants pourront manifester (ici nommé la « zone blanche »). On attend que ça chauffe un peu, et puis un moment donné, pour une raison arbitraire, on déclare que la manifestation est illégale et on ordonne à la foule de se disperser. Mais oups. Il n’y a pas de sortie. Pas de délai. Et l’escouade tactique se varge le bouclier avec sa matraque et avance vers la foule. Le but est de faire mal-mais-pas-trop, et que ça enlève le goût aux téléspectateurs de se déplacer la prochaine fois. Eh, why not, ça marche!

C’est pas pour contrer une menace (une armée contre… rien?), c’est pour décourager plus de monde de venir manifester. Pas juste de ne pas se pointer à cette manif, mais aussi refuser tout progrès social à cause de la peur de la violence de l’État. Le show est bien rodé.

Il faut aussi faire comprendre à un niveau plus élevé que le pouvoir est hors de portée du peuple et que de s’opposer aux politiques néolibérales, c’est s’opposer à un appareil de violence démesuré. Mais n’oubliez pas d’aller voter, là, hein, #démocratie.

Le but est de faire mal-mais-pas-trop, et que ça enlève le goût aux téléspectateurs de se déplacer la prochaine fois. Eh, why not, ça marche!

Les manifestants

Il reste qui qui est game d’y aller, aux manifs? Les plus crinqués. Ils sont habitués, they know the drill, ils ont du lait pour mettre dans les yeux après le poivre de cayenne, des pads autour du corps pour que les coups fassent moins de dégâts, des masques pour pas se faire harceler chez eux après. C’est clair que pris en souricière, avec une vue très nette du déroulement des événements, ils se sentent trahis et savent que l’histoire ne sera jamais rapportée correctement. La police, c’est les gentils, donc eux c’est les méchants.

Aux nouvelles, on va avoir droit à la bullshit des porte-paroles de la SQ, la GRC et peut-être même de l’armée, mais jamais à la version des manifestants, ni à aucune remise en question des versions officielles. Combien de caméras de grands médias mainstream vont aller directement dans la zone des manifestants? Pas à deux cents mètres, là. Dedans. On gage?

Les prédicateurs de « gros bon sens » de la culture dominante, autant aux nouvelles que dans les shows d’opinions, ont tous intégré la notion que l’économie et le capital sont mondialisés (mais pas les humains); que l’austérité est nécessaire, que les dettes souveraines sont un problème plus important que le sort des gens, que l’économie et la finance sont justes et que de s’y opposer même symboliquement relève de l’utopie de jeunesse, et aller le manifester pacifiquement mène logiquement à se faire tabasser et que c’est bien fait, na.

Prédictions

Comme exemple « frappant » (haha), Jeff Filion, il y a à peine quelques semaines, rêvait de tirer des balles dans la tête des manifestants. Peut-être sera-t-il servi : les outils militaires de contrôle de foule se multiplient et leur gravité n’est pas connue. Les problèmes d’utilisation de ces armes le sont, par contre, mais en dehors du discours somnifère des corps de police, la réalité est qu’ils n’hésiteront pas à s’en servir et se savent imperméables à toute conséquence de leurs gestes. (35 jours de suspension pour 3 tentatives de meutre sur des étudiants non menaçants et non armés, c’est rire du monde.) Ils savent maintenant en plus que les faiseurs d’opinion professionnels vont les supporter en masse, quoiqu’il arrive; ils n’auront qu’à servir l’excuse du « Ils foncent droit sur nous ».

Donc, comme ça escalade à chaque fois, et que récemment, à Montréal, Québec, Victoriaville, il y a eu des blessés graves (oeil, tête, etc.), voici ma triste prédiction: on est rendus à l’étape d’avoir des morts. C’est un concept de base en santé-sécurité: plus il y a de blessés légers, plus il va y avoir de blessés graves au fil du temps; plus il y a de blessés graves, plus il va y avoir de morts.

Et je prédis non seulement ça, mais je prédis aussi que 90% du commentariat grand public va blâmer les victimes. Ou les circonstances. Ou une « erreur ». Mais pas le fait que tout ait été mis en place pour que ça arrive. Les pauvres policiers/militaires n’auront que fait leur devoir « d’auto-défense » face à des jeunes dangereux armés de bandanas et de cellulaires.

Et pendant ce temps, sur l’autre scène du spectacle, tout le monde va se pâmer sur les bas de Justin Trudeau et avaler le manger mou des communiqués officiels.

Bon G7.

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