Michelle Wolf au White House Correspondent’s Dinner et l’état de la liberté d’expression et de la presse

spiky/ mai 4, 2018/ Coups de gueule, Politique

Samedi dernier a eu lieu le traditionnel souper des correspondants de la Maison Blanche. C’est un événement mondain qui rassemble des gens du pouvoir exécutif et du contrepouvoir journalistique dans la même fête bonenfant, et où la distance objective du journalisme de masse disparaît aussi vite que les petites bouchées cocktail.

C’est un événement qui a évolué considérablement au fil des administrations et des décennies. Il existe depuis 1921. D’abord à huis-clos, pour hommes et journalistes seulement, l’événement a évolué dans sa forme actuelle, où les politiciens de Washington et les vedettes d’Hollywood côtoient les journalistes. L’événement central de la soirée est un bien cuit sur le Président, fait par un comédien invité. Obama avait aussi joué le jeu et fait des monologues humoristiques remarqués. Dont un qui est suspecté d’avoir provoqué la candidature présidentielle de Trump (à partir de 3:07). Ce monstre orange-là ne tient pas bien les jokes.

L’événement est maintenant aussi diffusé en direct par C-SPAN, la chaîne parlementaire américaine.

2018

Trump est le premier président à ne pas s’y présenter depuis que Reagan s’était excusé en 1981, suite à une tentative d’assassinat. En 2017, Trump avait simplement boycotté l’événement; cette année il avait délégué sa Secrétaire de Presse, Sarah Huckabee Sanders, pour le représenter.

Si vous n’avez toujours pas vu la chose, le monologue de Michelle Wolf, qui a eu lien en fin de semaine, c’est un vingt minutes bien investi. Ça pourrait passer à l’histoire comme le dernier roast d’un humoriste à cet événement. C’était tellement efficace et au centre de la cible que l’Association des Correspondants (ceux qui tiennent l’événement) a émis un communiqué tout de suite après pour s’excuser à ses membres. Un passage: Last night’s program was meant to offer a unifying message about our common commitment to a vigorous and free press while honoring civility, […] not to divide people. Unfortunately, the entertainer’s monologue was not in the spirit of that mission »Le programme de la soirée d’hier se voulait pensé pour offrir un message unificateur à propos de notre volonté commune pour une presse libre et vigoureuse, dans un esprit civil, pas de division.. Traduction: « y en a pas de problème, les amigos. On se paye un gala avec des gens dangereux qui ont trop de pouvoir, qu’on est supposés surveiller et critiquer. C’est fait pour être cool, on n’aime pas se faire mettre nos contradictions dans la face, c’est même pas drôle, gna gna gna sinon j’joue pu. »

Y en a pas de problème, les amigos. On se paye un gala avec des gens dangereux qui ont trop de pouvoir, qu’on est supposés surveiller et critiquer. C’est fait pour être cool, on n’aime pas se faire mettre nos contradictions dans la face, c’est même pas drôle, gna gna gna sinon j’joue pu.

#TheMediaToo

C’est que ce n’était pas juste les politiciens qui ont été maganés, mais les médias aussi, et c’est la raison de leur frustration d’aujourd’hui. Un passage : I think what no one in this room wants to admit is that Trump has helped all of you. He couldn’t sell steaks or vodka or water or college or ties or Eric – but he has helped you. He’s helped you sell your papers and your books and your TV. You helped create this monster, and now you’re profiting off of him. »Je pense que ce que personne dans cette pièce n’ose admettre, c’est que Trump vous a tous aidés. Il ne pouvait pas vendre de steaks, de vodka, d’eau, d’université, de cravates ou Éric – mais il vous a aidés. Il vous a aidés à vendre vos journaux et vos livres et vos programmes. Vous avez aidé à créer ce monstre, et maintenant vous continuez à faire du profit sur son dos. Traduction: Trump est un problème, et vous nourrissez la bête. Vous faites donc partie du problème.

Mais ça aurait l’air fou d’attaquer ce passage de manière frontale; il faut maintenir les apparences. Alors comment justifier la frustration? En inventant un problème avec un autre morceau du discours. La Secrétaire de Presse du Président, rare membre senior de l’exécutif présente, est visée : She burns facts and then she uses that ash to create a perfect smoky eye. Maybe she’s born with it, maybe it’s lies. It’s probably lies. »Elle brûle des faits et ensuite elle utilise la cendre pour créer une ombre de paupière parfaite. Elle a quelque chose de plus, c’est peut-être des mensonges. C’est sûrement des mensonges.

Les éditorialistes fâchés confondent « sujet d’une blague » et « cible d’une blague ». On voit un paquet de nouveaux experts en féminisme qui n’aiment pas (pour la première fois) qu’on utilise l’apparence d’une femme pour faire une joke. Juste dire: la blague n’était pas sur son look. Elle était sur le fond de sa job, qui est de mentir chacun des mots qu’elle prononce, sans jamais s’étouffer dedans (bravo, quand même). Elle utilisait une référence populaire (le slogan de Maybelline) dans son punchline. La phrase « her perfect smokey eyes » n’est pas particulièrement dégradante non plus; pour un cours de maître en commentaires dégradants, prière de se référer au Président des États-Unis.

Les éditorialistes fâchés confondent « sujet d’une blague » et « cible d’une blague ».

Les gens de droite qui ont longtemps défendu leur droit à la liberté d’expression de dire des choses racistes, sexistes ou homophobes continuent à avoir de la misère avec leur image dans un miroir. Le « politically correctness » qui n’est pas correct en général était requis ici? On engage une comédienne satirique connue, pour faire un bien cuit sur les politiciens et les journalistes de Washington, et tout le monde est fâché qu’elle ait fait une super bonne job? Les humoristes politiques ne sont pas tous aussi complaisants qu’Infoman, et c’est tant mieux.

La proximité du journalisme et du pouvoir

Cette proximité malsaine entre les journalistes et politiciens mène naturellement à de l’auto-censure et de la retenue. Un chum c’t’un chum. Et ça, c’est une bien plus grosse attaque à la presse libre qu’une humoriste qui blaste tout ce monde-là. Les médias de masse entretiennent le mythe du journalisme objectif depuis tellement longtemps qu’on est rendus surpris quand quelqu’un pointe la vérité sans filtre. Le punch-out, Flint still has no clean water »Flint n’a toujours pas d’eau potable, envoyé après avoir remercié la foule, était formidable et génial : dans la salle, l’effet d’une douche froide; comme spectateur, le fuck you politique le plus jouissif depuis longtemps. Envoyé dans un canon du XIXe siècle, avec un gros BOUM, des doigts d’honneur et une pluie de confettis.

Pendant ce temps, dix journalistes afgans ont été assassinés. Ça c’est une vraie attaque à la presse.

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