Le « manuel du dictateur » et Donald Trump

spiky/ avril 16, 2018/ Coups de gueule, Critiques

J’ai récemment terminé la lecture d’un livre qui devrait être dans le cursus obligatoire de tout intéressé à la politique : « The Dictator’s Handbook », le manuel du dictateur. Les auteurs, Bruce Bueno de Mesquita et Alastair Smith, résument en langage accessible la « théorie du sélectorat », qu’ils ont développée avec d’autres chercheurs universitaires dans les quelques dernières décennies.

Cette théorie est simple, et déséspérément revérifiée dans toutes les cultures, de tous les temps, dans tous les contextes où existe du pouvoir. En premier lieu dans un contexte de gouvernement, mais aussi dans des contextes d’entreprises.

Dans les mots de la théorie, le monde se divise en trois groupes: les interchangeables, les influentiels et les essentiels. Le premier groupe consiste en tous les gens qui sont identifiés comme pouvant nommer le leader: les citoyens adultes en démocratie, les actionnaires dans un contexte de compagnie par actions. Au Québec, il y a environ 6 millions d’inscrits sur la liste électorale.

Le deuxième groupe, les influentiels, sont ceux qui ont réellement choisi celui qui est devenu le chef. Au Québec, ça serait tous les gens qui ont voté pour un candidat du parti Libéral, soit 1,75 millions de personnes en 2014.

Le dernier groupe, les essentiels, est un calcul mathématique qui extrait le nombre minimum de gens qui ont eu besoin de choisir le chef, parmi les influentiels, pour sécuriser le poste du leader. C’est simple, un coup qu’on l’explique longtemps.

En restant au Québec, il y a 125 circonscriptions. Dès qu’un parti a obtenu 63 sièges, il a la majorité. Pour le compte des essentiels, on va donc garder 63 des 70 circonscriptions libérales dans le calcul.

Pour chacune de ces circonscriptions, le candidat gagnant a obtenu le plus grand nombre de voix exprimées. Parfois avec une grosse avance sur le deuxième (D’Arcy-McGee : PLQ 27 000, CAQ 716); parfois moins (Maskinongé: PLQ 13 700 vs CAQ 9 800). Dans le compte des essentiels, on garde le score du deuxième candidat plus un, soit la limite mathématique qui a été nécessaire pour sécuriser le comté. Tous les autres votes sont évidemment utiles, mais dépassent du cadre des « essentiels ».

Bref, le décompte des essentiels est une abstraction qui ne compte que les voix minimales exprimées sans lesquelles il y aurait un autre calife à la place du calife. Les libéraux ont 475 000 de ces votes pour l’élection de 2014, soit un peu moins de 8% de la population.

Bref, le décompte des essentiels est une abstraction qui ne compte que les voix minimales exprimées sans lesquelles il y aurait un autre calife à la place du calife. Les libéraux ont 475 000 de ces votes pour l’élection de 2014, soit un peu moins de 8% de la population.

Si l’on compare à un contexte de grande entreprise cotée en bourse, comme une action égale un vote, certains actionnaires institutionnels, familiaux ou autrement majeurs contrôlent en petit groupe un nombre immense d’actions et peuvent pratiquement décider à eux seuls de l’issue d’un vote sur le choix des dirigeants. Dans ce cas, le nombre d’essentiels sera très petit, souvent dans l’ordre de grandeur de 100 personnes ou moins, ce qui est un point commun avec les dictatures.

Les influentiels et essentiels, ensemble, forment la « coalition gagnante ». Le jeu, pour le leader, est de garder la coalition gagnante contente, avec un focus particulier sur les essentiels. Selon la taille de cette coalition gagnante, des stratégies différentes seront adoptées; avec un nombre très petit, il est possible de carrément acheter la loyauté des individus; avec un nombre élevé, il faut mettre en place des politiques qui plaisent au groupe. P.S.: aux électeurs de D’Arcy-McGee, vous ne vous aidez pas en votant à l’unanimité pour un parti; ça fait de vous un groupe négligeable.

En résumé, plus la proportion d’influentiels et d’essentiels est importante dans une population, plus on tend vers la démocratie classique; l’opposé nous fait tendre vers l’autocratie. Les deux termes servent d’ancrage conceptuel, mais chaque entité est quelque part sur le continuum entre les deux.

En résumé, plus la proportion d’influentiels et d’essentiels est importante dans une population, plus on tend vers la démocratie classique; l’opposé nous fait tendre vers l’autocratie. Les deux termes servent d’ancrage conceptuel, mais chaque entité est quelque part sur le continuum entre les deux.

Trump était un dictateur

Ce qui nous amène à l’étude de cas du moment: what the fuck, Trump? En tant qu’homme d’affaire, Trump a toute sa vie été entouré d’un très petit nombre d’essentiels, extrêmement loyaux, pour son bénéfice mais pour leurs bénéfices personnels aussi. La « clique » était très bien traitée, et était loyale en retour. Trump n’a jamais eu à diriger quoique ce soit en étant entouré de gens qui avaient leur propre agenda, leur propre vision, leur libre arbitre, finalement. Il n’a jamais été secondé par des gens qui remettaient en doute sa volonté.

Méchante débarque.

Depuis le moment où sa candidature à la primaire républicaine a commencé à être prise au sérieux, jusqu’à aujourd’hui, je me suis constamment demandé s’il était très brillant et machiavélique, ou purement idiot et manipulé de bout en bout. Je pense que dans la loupe de la théorie du sélectorat, la réponse est quelque part entre les deux; il n’a surtout pas compris la différence entre l’imputabilité d’un chef d’état démocratique et la liberté d’être un trou de cul autocratique à la tête de son petit empire privé.

La bonne nouvelle, c’est que les leaders qui ne respectent pas les règles du jeu ne durent pas. L’ère Trump achève (probablement).

La mauvaise nouvelle, c’est que le Vice-Président est Mike Pence.

Share this Post

1
Questions, insultes, commentaires?

Please Login to comment
1 Comment threads
0 Thread replies
0 Followers
 
Most reacted comment
Hottest comment thread
0 Comment authors
Le vote stratégique, à six mois des élections | Édito à Spiky Recent comment authors
newest oldest most voted
trackback

[…] Premièrement, tout ça est déprimant. Les libéraux, on sait c’est quoi. C’est l’austérité, les partenariats public-privé, les privilèges aux amis, le démantèlement social. Ça pue. Une proportion très majoritaire de la population ne veut spécifiquement pas ça. (Très majoritaire, c’est un chiffre assez gros pour que même Stéphane Dion soit d’accord que c’est la majorité.) Rappel : 70% des électeurs inscrits n’avaient pas voté pour les libéraux en 2014. […]