L’OIQ protège qui?

spiky/ octobre 5, 2017/ Coups de gueule

L’Ordre des Ingénieurs du Québec est une organisation qui regroupe tous les ingénieurs du Québec ayant le droit de porter le titre, sauf pour les ingénieurs forestiers qui ont leur propre association. C’est un Ordre professionnel, donc légiféré au niveau provincial, et vise officiellement la protection du public. Quiconque n’est pas inscrit au tableau de l’OIQ ne peut se prétendre ingénieur, et plusieurs actes professionnels sont réservés aux ingénieurs, comme signer des plans et devis. C’est comparable au Barreau pour les avocats, au Collège des médecins ou à l’Ordre des dentistes, par exemple.

Jusque là, peu d’opinion posible. Mais la volonté annoncée de protéger le public via des associations de professionnels qui auto-gèrent leur profession, c’est pas toujours la volonté principale. Pour l’OIQ, c’est surtout de réprimer ceux qui ne sont pas membres mais laissent croire qu’ils le sont, et de limiter la force des tapes sur les doigts des membres qui font des fautes. Du genre, si un pont en construction s’écroule de par ton laxisme, plutôt que de te donner un procès pour négligence criminelle, à toi et ton employeur, on va plutôt te retirer ton permis d’exercice pour quatre mois. On peut comparer ça à avoir cinq minutes de pénalité à des joueurs de hockey qui viennent de se varger dessus devant des millions de témoins. C’est une réalité judiciaire parallèle.

Autrement dit, l’objectif d’un Ordre professionnel est de protéger les membres de toute intrusion, autant via de la compétition non souhaitée que dans le traitement de la justice. On espère que le public s’en sort protégé.

Le public

Mais est-ce que la protection du public est réellement assurée par ces mécanismes d’autogestion? En interdisant à n’importe quel charlatan de faire des chirurgies dans son sous-sol, oui. En prenant le parti d’un employeur négligent au détriment du public, non.

Ce cas est éloquent. Jean-Claude Gilbert, ingénieur, dirigeait l’inspection du pont Champlain. Il y découvre des joints de dilatation abîmés. Il est insatisfait du traitement que son employeur et son client font de l’information. Il transmet donc un vidéo du problème à Radio-Canada.

Pour. Protéger. Le. Public.

Mais non, la loyauté à l’employeur doit prédominer sur l’intérêt et la sécurité du public, ça a l’air. À quoi ça sert, un code de déontologie, si tu peux t’en servir pour arriver à dire des conneries de même? Que l’employeur soit fâché, fine, je comprends. Mais si le syndic, dont la mission est de punir les fautifs en déontologie, prend le bord de l’employeur, là, je crie. Ils auraient dû le soutenir, et très publiquement et vocalement. Et blâmer l’employeur, ou le client, ou les deux d’avoir caché de l’information importante au public, ou d’avoir été négligents dans leur traitement du problème, selon le cas.

Mais non, la loyauté à l’employeur doit prédominer sur l’intérêt et la sécurité du public, ça a l’air. À quoi ça sert, un code de déontologie, si tu peux t’en servir pour arriver à dire des conneries de même?

CEIC, je me souviens

C’est aussi ce même OIQ qui n’a rien fait pour empêcher toutes les magouilles qui ont mené à la Commission Charbonneau. C’est qui le cave qui croit à la phrase « on le savait pas »? Ben, oui, toué. Les dirigeants de l’OIQ sont les seuls ingénieurs assez dans une bulle pour ne jamais en avoir entendu parler. Autorégulation des membres, vous dites?

En passant, chère Commission d’Enquête sur l’Industrie de la Construction : comment vous avez pu être sur le dossier pendant aussi longtemps sans jamais comprendre la logique derrière les magouilles? Les pots-de-vin, ce n’était pas pour acheter des contrats. Ou peut-être, mais rarement. C’était surtout pour faire partie de ceux qui peuvent soumissionner. Donner une enveloppe brune, ce n’était pas suffisant pour avoir un contrat. De ne pas en donner était suffisant pour être disqualifié, par exemple. Vous avez bloqué votre enquête sur le financement des partis aux pare-feu politiques, sans jamais comprendre que c’était justement leur rôle, à ces gentils personnages. Ah, ou sinon vous avez compris, mais c’était problématique pour des nominations politiques intéressantes, hein, Denis? Hein, Sonia? Si vous aviez voulu me rendre plus cynique encore, vous n’auriez pas pu faire mieux.

Donner une enveloppe brune, ce n’était pas suffisant pour avoir un contrat. De ne pas en donner était suffisant pour être disqualifié, par exemple.

Tout ça pour dire que si l’OIQ avait compris la base de l’éthique et du rôle de l’ingénieur en société, on n’aurait pas eu besoin de cette commission d’enquête, à la base. Ou elle aurait eu lieu, mais il y a longtemps, et à la demande de l’Ordre. Vous êtes où, gang, quand tous les départements d’ingénierie publics des villes et du gouvernement ferment progressivement au profit du privé? Quand c’est les mêmes firmes qui, à tour de rôle, disent aux gestionnaires de l’argent public ce qu’il faut faire, comment il faut le faire, combien ça coûte, qu’ils exécutent et ensuite surveillent la job? Et qui callent les extras, aussi. Gratte mon dos, je vais gratter le tien (ou encore : un chum c’t’un chum).

La tutelle

L’OIQ vit un creux de vague depuis longtemps. C’est même devenu suffisamment pathétique pour que le gouvernement décide de les mettre en tutelle en 2016.

L’argument était que l’OIQ valorisait davantage la protection de ses membres que la protection du public, en refusant à tout coup une augmentation significative de la cotisation annuelle, dans les 310$, à l’époque. Avec plus de 61 000 membres, ça faisait quand même un budget d’environ 19 millions de dollars. Le gouvernement trouvait que l’Ordre était laxiste sur la « défense du public », aka le bureau du syndic. Pourtant, depuis 2009, le bureau du syndic avait vu son budget tripler et son personnel doubler, mais si on est honnête, c’est probablement davantage les chicanes en Assemblées Générales qui ont motivé le gouvernement à prendre le plancher. Retirer du pouvoir démocratique au profit d’une gestion comptable axée sur le paraître, c’est quand même leur spécialité, aux Libéraux.

J’attends encore le mémo qui explique ce que ça a réglé.

Entre les actes réservés et le prestige

Accessoirement, pendant que la cotisation augmente, le membership stagne puisque pour la majorité des ingénieurs, le titre n’en est un que de prestige. La quasi-totalité des ingénieurs informatiques, logiciels et la majorité des ingénieurs électriques, mécaniques (et plusieurs autres) ne font jamais d’actes réservés. C’est-à-dire qu’ils peuvent exécuter 100% de leur travail sans porter le titre. Plusieurs ingénieurs, devenus gestionnaires, gardent le titre pour son prestige, mais sont prêts à l’abandonner si ça leur coûte trop cher. Ou si le prestige est plutôt rendu une gêne. (Tu fais quoi dans la vie? Ah, euh, tu sais… hum hum… et toi?) Plusieurs gradués d’écoles d’ingénierie ne font même plus les étapes nécessaires pour obtenir le titre.

Face à ce phénomène, encore une fois, l’OIQ souhaite le retour en force d’une époque dorée qui n’a jamais vraiment existé et plaide pour modifier la Loi sur les ingénieurs pour y protéger davantage d’actes et les réserver aux porteurs du titre. Comment mieux motiver les gradués en génie info à faire partie de la grande famille que de les menacer qu’ils ne puissent plus faire leur job sans embarquer? Et quelle belle vision pour le Québec. Société distincte en maudit : la seule place sur la Terre où faire un code review demanderait un titre professionnel. P’tite nouvelle : c’est pas en fermant la porte à des milliers de travailleurs compétents que vous allez protéger le public. Arrêtez d’essayer de vous protéger vous-autres, et recommencez à penser à des choses plus fondamentales.

Comme : à qui vous êtes redevables? Non, pour vrai, là.

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